Quelques extraits...

 

 

 

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   Laurel, États-Unis d’Amérique, 1934.

   Un gros bourg entre Meridian au nord et Hattiesburg au sud, dans l'état du Mississipi.

   A Laurel avant 29, on y circulait bien, et il y avait du boulot pour tout le monde. Mais en 34, ce n’était plus la même musique. L’économie locale s’était complètement effondrée. Les suites du krach boursier de septembre 29.

   Les gens n’en avaient pas vraiment entendu parler, de cette histoire de krach boursier. Jusqu’à ce que les prix montent d’un coup et celui des produits agricoles ne dégringole. Puis des boites firent faillite en chaîne. Puis des magasins fermèrent. Puis les deux banques de la ville baissèrent le rideau sans prévenir, et les comptes s’étaient vidés d’un coup. C’est toujours un mystère dans ces moments là, le fric disparaît, et personne ne sait dire où il est passé ! Mais pour ces fichus crédits, ils couraient toujours, avec des intérêts qui gonflaient au fil des mois. Les banques se les étaient repassés. Du coup, ceux qui s’étaient endettés devaient continuer de rembourser leurs emprunts. Et c’était intenable.


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   Chicago, Illinois, 1935

   

 

 

 

En fait, Micky s'était drôlement dégourdi depuis deux ans qu'il était monté à Chicago. Car en plus de son boulot, il œuvrait pour la Cause, celle des travailleurs. Pour ses frères noirs, mais aussi pour tous les autres. Il s'était encarté en douce à l'IWW (Industrial Workers of the World), un syndicat ouvrier, et fréquentait en particulier les métallos qui bougeaient pas mal à ce moment là. Son contremaître laissait faire, car Micky était devenu très bon en mécanique. Au début simple ouvrier affecté sur les chaînes de montage, il était désormais passé aux réglages moteurs. Il avait d'ailleurs eu l'occasion de passer sa licence de conduite automobile. Et puis ses engagements à l'IWW, il les laissait pour l'instant à l'entrée de l'usine le matin en arrivant.

   Ce n'est pas que chez Ford c’était le paradis. Les conditions de travail y étaient même dures, et Henry Ford un putain de salopard. On sait qu’il fut un fervent admirateur d’Adolf Hitler dont il avait suspendu un portrait sur l'un des murs de son bureau. Il s’opposait alors de toutes les manières à l’arrivée des syndicats dans ses usines. Un service d’ordre interne recruté parmi d’anciens détenus de droit commun y faisait régner la terreur. Les ouvriers se tenaient à carreau et rentraient en vitesse chez eux le soir.

   Ils n’étaient pas nombreux ceux qui prenaient le risque de se retrouver le lendemain matin dans les files d'attente des chômeurs. C'était ça, le fordisme, dans les années 30.

   Micky avait tenu parole et fit entrer son cousin à la Ford Motor d'Hegewish au sud de Chicago. C'était mieux payé que chez les petits fermiers blancs de chez lui, et ainsi put-il rapidement envoyer régulièrement de l'argent aux siens.

   Sûr qu'il y pensa, à son Sud, surtout au début. Mais bon sang, Chicago, c'était autre chose, et surtout ça bougeait bien ! Beaucoup de musiciens s’y installaient. Koko revoyait Lucy certains samedi soir quand il montait en ville, en particulier à la Taverne Ruby Lee, où jouaient souvent Lizzy et Joe. Elle parvenait même à chanter un peu de droite et de gauche. Ils eurent une grosse discussion. Non, elle ne souhaitait pas pour l’instant reprendre la vie avec lui. Elle était très occupée, dans le sillage des Mc Coy.

   Ce ne serait plus comme avant. Koko voyait bien qu'elle passait doucement à autre chose. Restait cependant entre eux un solide lien de confiance qui durerait encore...


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Et puis sa Lucy. Il l'avait tellement dans la peau. Ils ne vivaient pas au même endroit, ils ne dormaient pas dans les mêmes draps, mais ils étaient ensemble quand même. Tout comme Koko, Lucy aussi recherchait autre chose. De nouvelles étoiles, n’importe quoi plutôt que cette chienne de vie dans le Sud.

   Lucy gravitait toujours autour de la bande de Lizzy et Joe tout en bossant à l’Hawthorne Smoke Shop à Cicéro. Un casino tenu par les italiens, fréquenté par une partie de la jeunesse dorée blanche de Chicago. Casino et bar en bas, et passes dans les étages. La poudre y circulait notoirement.

   Quelques Blancs étaient attirés par les femmes noires, et Lucy, à 19 ans, en excitait plus d'un. Embauchée au début comme femme de chambre à l'Hotel Anton d'à côté, elle fut remarquée pour sa voix et avait rapidement rejoint les salles en bas de l'Hawthorne. Elle y chantait en soirée. C'est comme ça qu'elle s'était mise à la coke.


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   A la tombée de la nuit, un vent doux caressait et agitait les feuilles du magnolia au-dessus du petit groupe… Big Joe avait pris sa guitare, Sonny Boy ses harmonicas. Koko slidait derrière au canif sur sa National en fredonnant une seconde voix de temps à autre. Micky riait avec la compagne d’O'Dee tout en lui lorgnant les seins, Jibé, plus sagement, apprenait au fiston comment faire tout un tas de nœuds marins avec un bout de corde.

   Et tout le monde reprenait en chœur...

Baby, please don't go 
Baby, please don't go
Baby, please don't go 
Down to New Orleans 
You know I love you so»

Chérie ne t’en vas pas

Chérie ne t’en vas pas

Chérie ne t’en vas pas

A la Nouvelle Orleans

Tu sais je t’aime tant.

C’est comme ça. Pour vraiment rencontrer les gens, il faut dire oui à l’inattendu. Du coup, ça ouvre un peu plus la tête, vu que comme le disait l'un de mes vieux amis : « un raciste, c'est un con qui n'a jamais voyagé ! ».

   Il fit plutôt doux cette nuit là. Les trois garçons dormirent comme des souches dans la paille de la grange des O’Dee.


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Ils reprirent ensuite la route.

— Je vous disais que cette petite cave à liqueur de voyage m’était chère, voyez vous. Elle me vient de loin. Elle est arrivée ici en 1777 dans les bagages d’un Français, le Major Général Gilbert de La Fayette.

Koko écoutait tout en conduisant.

— La Fayette, vous voyez, Owens ?

   Non, Koko ne voyait pas vraiment.

— La guerre d’indépendance ?

   Ben non, cela ne disait pas grand chose non plus à Koko. Colour soupira.

— Un Français, ce La Fayette. Il était venu d’Europe pour nous aider à nous débarrasser des Anglais. A cette époque là, ils n’étaient pas nos amis comme aujourd’hui. Un Franc-maçon, comme mon ancêtre avec qui il se lia d’amitié. Les Francs-maçons, Owens, mmmhhh ???

— …

— Et bien dites donc, qu’avez vous appris en dehors de la culture de ce satané coton ? Vous savez lire, mon ami ?

— Oui, mon Général.

— Ha très bien. Alors je vais m’occuper de votre culture ! Pas de celle du coton, hein ! Et le Major partit alors d’un rire sur ce mot, qu’il fut le seul à trouver plaisant.

 

   Six cent bornes en deux jours dans ce genre de bagnole, il faut quand même avoir les reins bien accrochés, même dans des fauteuils de Pontiac. Mais le dos de Phillip Colour supporta très bien l’épreuve finalement.

   Celui de Koko également.

   D’autant mieux qu’il y avait ce truc : la mallette de ce Monsieur de La Fayette !...